Une révolte antimoderne : le luddisme
Source: ID Magazine numéro 13
Angleterre, 1811.
Voilà cinq années que Bonaparte impose le blocus continental.
Le royaume est en guerre depuis 18 ans.
Pour la financer, le gouvernement britannique impose pour la première fois de son histoire un impôt sur le revenu.
La famine menace les populations les plus modestes.
Les entrepreneurs, fautes d’exportations, se trouvent dans des situations financières critiques.
Les industries de la laine et du coton sont l’un des reflets de cette crise.
En 1784, la première machine qui mécanise le filage du coton est inventée.
Bientôt, d’autres métiers à tisser mécaniques font leur apparition et arrivent massivement dans les ateliers des usines des Midlands et du Lancashire.
Là où 100 personnes étaient nécessaires pour tisser plusieurs centaines de mètres de draps désormais il ne faudra plus qu’une poignée d’ouvriers pour actionner le métier mécanique mu pour majorité par la vapeur.
A cette époque, les ouvriers du textile possèdent leurs propres métiers à tisser ou le loue, et travaillent à domicile. Non seulement ils peuvent participer à l’éducation de leurs enfants, mais aussi leur fournir eux-mêmes une profession.
En 1799-1800, le parlement édicte les Combination Laws mettant hors-la-loi les syndicats, les corporations et les coopératives. Les ouvriers n’ont plus donc plus droit à la réflexion organisée et perdent leur poids dans le débat. La sensibilité sociale des artisans du royaume est déjà mise à mal alors que la mécanisation laisse entrevoir un horizon assombri.
La réaction face au péril approchant ne se fait pas attendre : une armée spontanée se soulève, pour détruire celles que l’ont tient pour responsables de la misère : les machines. Cette armée répond aux ordres de l’état major Ludd.
Aussitôt, les révoltés se rassemblent sous son nom, leurs lettres de menaces et d’avertissements sont entamées par la locution : “Nous, luddites”, et sont signées Ludd.
L’identité de Ludd est énigmatique, encore aujourd’hui.
Plusieurs théories circulent à son sujet ; tantôt roi, tantôt général, tantôt objecteur de conscience, tantôt dirigeant, tantôt chef de guerre, Ned Ludd se distingue par la multitude de profils qu’il possède. Peut-être encore n’est-il qu’une légende destinée à catalyser l’énergie des insurgés ; peut-être encore n’est-il qu’une création de toute pièce destinée à cristalliser une image de leader pour les foules et une image de responsable pour le gouvernement.
La révolte se propage assez rapidement ; quelques jours à peine après l’introduction d’une machine, les artisans se confédèrent et montent à l’assaut des mécaniques.
Ainsi entre 1811 et 1812, des milliers de machines seront détruites, pas uniquement par les ouvriers de l’usine dont elles dépendent mais aussi par les micro-soulèvements composés de l’ensemble des hommes et des femmes d’un quartier ou d’une ville entière.
Il faut rappeler que les coalitions ouvrières, la participation à une manifestation publique et à plus forte raison, la destruction de biens privés étant interdites, elles étaient punies de peines de prison voire de mort.
En Ardèche dans l’industrie du textile comme à Paris, dans le milieu des imprimeurs, on observe des répliques du luddisme anglais. La mécanisation menace les emplois et la santé économique de toute une classe ouvrière. Et là encore, la mécanisation engendre des insurrections.
Une série de remarques échoie maintenant :
- les secteurs où la crise a été la plus tendue sont ceux du textile et de l’artisanat qualifié. La mécanisation a été introduite avec une paix relative dans les secteurs nécessitant une main d’œuvre moins qualifiée (comme l’industrie métallurgique, le bâtiment, l’extraction minière et la grande industrie) où les machines ont contribuées à rendre le travail moins pénible.
- il est important de constater que là où le travail à domicile et l’indépendance des travailleurs n’étaient pas remis en cause, les soulèvements étaient plus rares.
- les bris de machines coïncident avec des périodes de troubles économiques et sociaux. Les soulèvements ne sont pas emmenés uniquement par les concernés mais suivis par les hommes et femmes de tout le quartier ou la ville.
On se demande alors pourquoi “cette révolution”, ce mouvement populaire n’a pas été repris, récupéré, réutilisé par l’imagerie marxisante, et pourquoi l’on taxe ce combat de réactionnaire.
Nous avons dans l’exposé des faits plus haut un élément de réponse concernant la première partie de la question : les “insurgés” ne faisaient pas à proprement parler partie du “prolétariat” (mot que nous entendons selon son sens étymologique). L’ouvrier qualifié, disposant d’un minimum d’instruction à une époque où la majorité des anglais sont analphabètes, mais aussi possédant son outil de travail, est le profil le plus répandu.
Si la bataille luddite n’a pu être inclus dans le corpus des combats dont le communisme se réclame, si l’engagement luddite n’a pas été récupéré en tant que lutte des classes, c’est que le “produit” n’était pas réutilisable en terme doctrinaire. Trop de paramètres tendaient à ce que la lutte soit taxée de conservatrice, d’antimoderne, d’individualiste. Et pour cause : les luddites ne s’opposaient pas à la machine en soit, mais à tout ce qu’elle comportait de nivelant et de globalisant. La machine devenait synonyme de “patron”, de “massification” donc de “perte d’indépendance” mais aussi de “baisse de qualification” donc de “régression sociale”. En outre, la descendance des ouvriers du textile recevait sa formation par ses aînés, à domicile ; leur enseignement professionnel et moral était suivi de près par les parents alors que la mécanisation, qui n’avait pas besoin de main d’œuvre compétente, s’est mise à employer les hommes plus jeunes, moins qualifiés, qui auraient été sous la surveillance de leurs parents sans l’arrivée des machines mais qui se trouvaient désormais arrachés à l’éducation familiale.
Ces conséquences morales, entrant en contradiction avec un sens de la religion très prégnant, étaient affolantes du point de vue des parents et furent aussi l’une des causes de la révolte luddite. Le marxisme, rejetant quelque idée de religion que ce soit, rejette de fait également le combat luddite.
Il est indéniable que le luddisme est une réaction très épidermique, quasi organique d’une couche de la population : le refus d’abandonner un héritage de plusieurs siècles, de renoncer à une tradition qui est pour toute cette couche de la société consubstantielle de son être demeure une large part de l’ébullition luddite. Cette réaction est idéologiquement, certes, mais aussi viscéralement, conservatrice.
Ce phénomène observé à travers un prisme conjoncturel n’est pas sans appeler des références au traditionalisme d’une part et à la décroissance d’autre part. Recréation du lien social (entre les individus, les familles et les communautés), lutte contre la fragilité et le principe d’obsolescence programmée des produits, développement de l’économie directe, réorientation vers l’autosuffisance et relocalisation de la production sont des principes décroissants autant que luddites.
Le progrès technologique sans l’accompagnement du progrès social est foncièrement mortifère. Il doit, et devrait plus encore dans l’avenir, être escorté par une volonté politique de maîtrise. Pourtant il faut mesurer plus que jamais que le pouvoir du libre-échange fait justement en sorte que ce contrôle échappe totalement au politique.
Louise Demory