Hugo Meunier
La Presse
(Lacolle) Les autorités canadiennes estiment à 44 000 le nombre d’immigrants clandestins recherchés au pays pour être expulsés vers leur pays d’origine. Chaque année, des milliers d’entre eux franchissent illégalement la frontière canado-américaine dans l’espoir d’une vie meilleure. En Montérégie seulement, dans le secteur de Lacolle, 350 réfugiés illégaux et passeurs ont été interceptés depuis l’implantation d’un projet-pilote en 2010. La pointe de l’iceberg, admet la GRC, puisque l’endroit est mondialement reconnu pour être une passoire. La Presse a enquêté plusieurs semaines pour lever le voile sur cette réalité toute canadienne.
La traque a débuté vers 20h. Les Américains ont vu les trois hommes traverser au Canada par un sentier dans les bois tout près du poste frontalier de Lacolle. Dehors, le mercure indique -20 degrés Celsius.
Les recherches ont aussitôt été lancées du côté canadien. Après avoir perdu la trace des clandestins, les policiers de la Gendarmerie royale du Canada ont même fait appel à un maître-chien. Puis, vers 23h, dans un rang à environ deux kilomètres de la frontière, la traque a pris fin.
La GRC venait d’intercepter un ressortissant du Sri Lanka et deux de l’Érythrée, en chaussures de sport, les vêtements couverts de chardon. Un mélange de peur, de surprise et de soulagement se lisait sur le visage des fugitifs que les agents fouillaient contre un VUS de la GRC, pendant que les gyrophares illuminaient la nuit. «Il y en avait un là , un autre là dans les quenouilles et un autre là dans le fossé», explique un policier.
Le nom des trois prévenus s’ajoute à la liste des 343 immigrés clandestins arrêtés dans le cadre du projet Concept. Depuis 2010, cette nouvelle escouade de la GRC, qui compte une quarantaine de policiers, a le mandat de faire la vie dure aux clandestins dans la région de Lacolle.
Le quartier général se trouve à Venise-en-Québec. Les agents doivent défendre l’intégrité d’un tronçon d’environ 160 kilomètres de la frontière 24 heures sur 24. Une douzaine de caméras de surveillance sont aussi installées à des endroits jugés stratégiques. Des téléviseurs perchés dans le centre nerveux de leur quartier général diffusent leurs images.
Vu l’immense territoire à couvrir et le peu d’effectifs, les policiers n’ont souvent pas le temps d’intervenir: les illégaux s’évanouissent vite dans la nature. Ils empruntent des sentiers non gardés, dont le nombre est incalculable. Parfois, seuls des troncs d’arbre ou des clôtures empêchent les voitures de circuler entre les deux pays.
Originaires de l’Amérique du Sud, d’Amérique centrale, de l’Europe de l’Est et de l’Asie, la plupart de ces clandestins sont sous le coup d’une expulsion des États-Unis vers leur pays d’origine et font une ultime tentative pour échapper à ce destin. Plusieurs réussissent, mais à quel prix?
Passeurs cupides
À l’aide de passeurs cupides, ils traversent les poches presque vides, souvent avec un seul numéro de téléphone griffonné sur un papier. On les trouve en t-shirt, mal adaptés à l’hiver rigoureux, en sandales, les pieds recouverts de sacs plastique. Souvent, ils souffrent d’hypothermie. Dans plusieurs cas, les membres de l’escouade ont joué le rôle de premiers répondants – leur titre officiel, d’ailleurs – en secourant des réfugiés en danger de mort.
En février dernier, par un froid sibérien, quatre immigrés clandestins d’origine srilankaise ont été trouvés dans un bois près de Lacolle. L’un d’eux a subi l’amputation d’un pied. «Si on n’avait pas été là , ils seraient morts gelés», croit le sergent Christian Dubois, solide gaillard à la tête de l’escouade Concept.
Les passeurs exigent de 1000 à 2000$ par tête. Et tout est calculé. Les clandestins gardent en poche l’argent suffisant pour prendre un taxi vers Montréal, payer l’essence vers Toronto et même l’amende s’ils se font intercepter par les autorités. «Les réseaux les mieux organisés sont liés au crime organisé», explique Christian Dubois.
Une bonne proportion des clandestins – la moitié, estime la GRC – souhaitent être arrêtés par les autorités pour revendiquer le statut de réfugié. Ils ont parfois en main une affiche sur laquelle on peut lire le numéro d’un avocat ou leur demande de statut de réfugié rédigée en anglais. Les gens interceptés sont d’abord pris en charge par les Services frontaliers canadiens et doivent se soumettre à un interrogatoire.
La plupart des demandeurs d’asile sont ensuite relâchés en attendant le traitement de leur dossier par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié. Le traitement de ces demandes s’étire sur plusieurs mois. Entre-temps, les demandeurs d’asile peuvent obtenir un permis de travail ou d’études.
Ceux qui échappent aux autorités font de l’auto-stop avec un sac à dos ou un sac de hockey sur l’épaule, seul ou même avec leur famille, dans l’espoir d’atteindre les grands centres.
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